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Gabin offre Paris à Marlene Dietrich dans Martin Roumagnac

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Dans Martin Roumagnac, on ne voit Marlene Dietrich et Jean Gabin à Paris que pendant une quinzaine de minutes, mais ce passage est hautement chargé de symboles, à l'écran comme dans la vie privée des deux acteurs. Ce film est le premier qu'ils tournent l'un et l'autre depuis la fin de la guerre, pendant laquelle ils se sont comportés en héros. Gabin, après avoir passé deux ans à Hollywood, s'est engagé comme chef de char dans les Forces Françaises libres. Marlene, revenue dans son Europe natale sous l'uniforme américain, a animé des spectacles ambulants pour les soldats juste derrière la ligne de front, vivant dans une précarité que jamais aucune star d'Hollywood n'avait subie avant elle.

Pendant l'exil américain du grand acteur français, Marlene avait entamé avec lui une liaison passionnée. Lorsque la guerre s'achève, ils s'installent ensemble avenue Montaigne, à l'hôtel Plaza-Athénée. Marcel Carné et Jacques Prévert souhaitent les associer à l'écran dans un hommage à la poésie de Paris, Les portes de la nuit, mais Marlene Dietrich ne veut pas jouer la fille d'un collaborateur. Finalement, on les retrouve en 1946 dans Martin Roumagnac. Dans ce film, Gabin est un entrepreneur en maçonnerie d'une petite ville de province à qui sa passion pour Marlene fait perdre la raison. Elle est la maîtresse d'un consul (Marcel Herrand) et suscite la passion d'un juvénile instituteur (Daniel Gélin) mais Gabin, aveuglé par l'amour, veut à tout prix lui construire une maison de rêve et néglige ses affaires. Désireux de l'éblouir, il l'emmène à Paris pour acheter de jolis accessoires pour la villa, sans se rendre compte que cette aventurière chevronnée possède toutes les clés de la capitale, alors qu'il y  est déboussolé. Sur la  la terrasse de leur hôtel qui fait face à la tour Eiffel, Marlene s'abandonne à la rêverie devant les lumières de la ville, tandis que Gabin s'agace devant ce monde trépidant qui ne lui dit rien : « La province, c'est la patience (...) Ici, on passe. Tous ces murs là, ça n'a rien à raconter ». Puis les deux amants s'abandonnent aux vertiges de la passion, avant d'aller « souper dans une petite boite rigolote ». Là, le pauvre Gabin est à nouveau sujet à l'ennui de la grande ville : « Tous les gens qui sont ici, qu'est-ce qu'ils doivent s'embêter dans la journée, pour se donner tant de mal à essayer de s'amuser la nuit ». La critique réserve à Martin Roumagnac un accueil mitigé. Jean Vidal reconnait dans l'Ecran français que si le Gabin de l'après-guerre est plus grisonnant et empâté, « sa présence conserve une densité considérable et son jeu s'est nuancé, humanisé ». Mais il est moins emballé de voir « l'appareil de séduction marlénienne mis au service d'une aventurière de sous-préfecture ». Finalement Martin Roumagnac (bénéficiant d'excellents dialogues signés du grand écrivain Pierre Véry d'après une histoire du patron de Paris-Normandie Pierre-René Wolf) sera un grand succès commercial mais gardera une image de film maudit.

C'est sans doute parce que, dès la fin du tournage, les liens se sont distendus entre Gabin et Dietrich, deux natures fortes aux aspirations trop différentes. Dietrich était comme un poisson dans l'eau dans sa suite du Plaza tandis que Gabin, homme de la terre un peu comme son personnage de Martin Roumagnac, ne rêvait déjà que de fermes et de chevaux. Il la quitte en 1947 et refusera toujours de la revoir. Michel Audiard affirmait qu'il lui avait tout de même offert un Utrillo, le seul cadeau d'adieu qu'il ait jamais fait à une femme. Dietrich, elle, s'installera plus tard dans un appartement de 65 mètres carrés au 12 avenue Montaigne, juste en face de la suite où elle avait vécu avec Gabin cette passion qui la hantera jusqu'à la fin de ses jours. Elle habitera là, entre les souvenirs fanés de son ancienne gloire, jusqu'à sa mort en 1992.

Par Antoine Sire

Publié le Mardi 17 mars 2015.
Beatrice Billon
tour Eiffel, Pierre Véry, Daniel Gélin, Classique, Adresse de tournage, Adresse, Lieu de tournage, Cinéma, Paris, Martin Roumagnac, Marlène Dietrich, Jean Gabin, Michel Audiard
Le film
Affiche

MARTIN ROUMAGNAC

de Georges Lacombe

1946

Avec : Marlène Dietrich, Jean Gabin, Margo Lion, Marcel Herrand, Jean d'Yd, Daniel Gélin

Scénariste : Pierre Véry d'après un roman de Pierre-René Wolf

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