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Pascal Chauvin et Franck Tassel, bruiteurs pour le cinéma

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On se croirait dans la caverne d’Ali Baba : des chaussures, des fourchettes, des noix de coco, et objets en tout genres parsèment le sol de ce lieu déconcertant. Mais ces objets n’ont pas vocation à être vus, ils sont destinés à parfaire l’illusion cinématographique jusqu’au moindre bruit de pas et froissement de tissu. 
Les bruiteurs Franck Tassel et Pascal Chauvin nous expliquent leur profession et leurs méthodes de travail.

Quel est le principe du bruitage au cinéma ?

Il s’agit de recréer tous les sons pour un film, à la fois pour la version française, car en prise de son sur le tournage il manque souvent certains éléments ou parce que le réalisateur veut accentuer un effet par exemple, mais aussi pour la version internationale, puisque nous sommes obligés de livrer une version sans les voix. 
En effet le bruitage va servir à la version française pour plusieurs raisons : le direct n'est pas assez audible, le réalisateur veut souligner un bruit, une action, un son off (son que l'on entend, mais dont l'action se passe hors de l'image), ou encore si pour des raisons de jeux le réalisateur décide de faire la scène en post-synchro (dans ce cas-là le comédien est enregistré en studio et il faudra le montage son et le bruitage pour donner l'illusion que le son provient du direct)
À l’inverse, il peut arriver que des bruits parasites soient enregistrés dans la prise de son réelle ce qui nécessite aussi que les bruitages soient mis en avant lors du mixage du film. À noter que le preneur de son du tournage est souvent amené à privilégier les voix, le jeu et que nous devons pallier les manques de la bande sonore. Ces mêmes ingénieurs du son du tournage mettent souvent des talonnettes en feutre sous les pieds des acteurs et figurants, de la moquette, ou adoptent d'autres astuces pour que la voix ne soit pas parasitée. On doit donc donner de la vie aux personnages, faire les pas qui serviront pour la version originale.
En plus de cela, nous devons faire une version internationale. Tout le bruitage, montage son et musiques sont mixés pour former une V.I. (version internationale) afin que chaque pays puisse doubler les voix dans leur langue. Sur tous les longs-métrages et téléfilms, la version internationale est contractuelle, la production doit livrer une bande sonore sur laquelle il est possible de mettre une voix étrangère. En somme, le bruiteur accompagne tout ce qui entoure les comédiens d’un point de vue sonore : les bruits de pas, de vêtements, tout ce que l’on peut voir et que le comédien va toucher. Nous dépendons beaucoup de l’ingénieur du son (à la prise de son en studio) et du mixeur. Un bon bruiteur bruitage c’est un bruiteur bruitage qui ne s’entend pas ! 

Comment se passe une séance de bruitage ?

Nous recevons un direct « brut », c’est-à-dire le son qui est enregistré sur le lieu de tournage par le preneur de son. Celui-ci nous sert de base. Nous avons le film qui est normalement fini au niveau du montage image. Nous sommes donc dans un studio de bruitage. Sur l'écran se trouve l'image du film avec en haut à gauche une petite image de ce même film avec une avance d'une seconde et en bas de l'image une bande rythmo où défilent des numéros. La petite image et la bande rythmo nous servent à prendre des repères. On regarde une fois la scène puis nous la bruitons, c'est à dire, nous reproduisons fidèlement ce que l'on entend du direct. Nous refaisons les pas, les présences (bruits de vêtements) et tous les effets (verres, journaux, brossage de dents ou encore sabots de chevaux). Pour tout cela nous prenons des objets de la vie de tous les jours et nous détournons leur son afin de donner l'illusion que l'objet vu à l'écran fait bien ce son. Par exemple noix de coco pour les chevaux, une grosse seringue pour une bouteille de champagne ou encore de la maïzena pour donner l'illusion de marcher dans la neige)

 Certains effets sonores en appellent-ils plus à votre imagination que d’autres ?

L’exemple du film d’animation est le plus représentatif de cette situation. Dans ce cas, on doit tout créer, faire appel à notre imagination pour peindre un univers sonore. On va inventer tous les sons, on va prendre, par exemple, une bombonne d'eau pour faire un rebond sur un gros ventre. Le bruiteur arrive souvent en fin de chaîne de postproduction, l’ambiance existe déjà grâce au montage son. 
Les dessins animés sont vraiment très intéressants à faire. Nous avons récemment réalisé les bruitages de "Ballerina" ou encore d’"Astérix et le Domaine des dieux". Dans un tout autre genre, les films d’horreur ont aussi un bruitage vraiment spécifique, car tout est à inventer, là aussi l'imagination est de mise et tout ce que vous entendez comme sons dégoûtants ou donnant la nausée ne sont bien souvent que quelques fruits et légumes. Nous avons par exemple travaillé sur "Maniac" avec Elijah Wood.

Quelles sont les contraintes de votre métier ?

Nous travaillons en fonction de notre sensibilité, des demandes de la réalisation, du genre du film. Il est vrai que nous ne chercherons pas à donner le même effet au bruitage d’"Amour" de Michael Haneke qu’à celui du récent "Rock’n Roll" de Guillaume Canet, deux projets auxquels nous avons participé. Nous venons souvent en complément du montage son (sons de mer, ambiance oiseaux, vents, voiture). Celui-ci est plus large que le bruitage qui est en lien avec le comédien, ses mouvements et ses manipulations.  Une autre contrainte en bruitage: le synchronisme: Il faut être synchrone avec l’image au 24e de seconde (car il y a 24 images par seconde au cinéma), tout en étant juste, crédible, et en adéquation avec le style du film. Je dis toujours qu’un bon bruitage est un bruitage qui ne s’entend pas ! Lorsque le spectateur est gêné par un son, cela signifie que le bruiteur n'a pas trouvé le son juste ou bien qu'il n'est pas synchrone. 

Le bruitage est une étape incontournable de la postproduction d’un film, et les bruiteurs portent la crédibilité du film sur leurs épaules. Comment expliquez-vous que le métier reste à ce point dans l’ombre ?

Justement, contrairement à un réalisateur ou à un acteur, meilleur sera le bruiteur et plus on oubliera sa présence. Ce qui est plus grave, c’est qu’aux yeux de certains producteurs ou institutions nous n’existons même pas ! On voit bien qu’à l’inverse des Oscar, les César ne récompensent que le meilleur son et que nous n'y sommes même pas associés.  

La partie son de la postproduction d’une oeuvre cinématographique demande de gros moyens technologiques, comment le métier a-t-il changé avec l’évolution des machines ? 

Le métier a beaucoup changé avec l’évolution des technologies. Initialement, on n’enregistrait pas sur les mêmes supports, nous étions en magnétique, et le bruiteur devait obligatoirement être synchrone. Il fallait avoir de véritables qualités de précision. On ne pouvait pas recaler les sons. Aujourd’hui, avec l'ère du numérique, il est vrai que les techniques semblent rendre le métier plus accessible puisque n’importe qui peut disposer d’enregistreur numérique. On peut défaire, refaire, décaler… 

Initialement, un mixage se faisait en mono, il y avait un haut-parleur au centre de l’écran dont partaient tous les sons. Les bruiteurs n'avaient que 2 ou 4 pistes à leur disposition pour faire le bruitage. De fait ils faisaient beaucoup moins de choses qu'aujourd'hui. Puis, avec le Dolby Stéréo (dans les années 1980), les sons pouvaient bouger, se déplacer d’une enceinte à l’autre. Il a fallu créer plus de sons, car cela nécessitait plus de précision. Cela a engendré plus de travail pour nous. Aujourd’hui, nous sommes en Dolby Atmos ce qui nous permet de rajouter beaucoup plus d’effets. Nous avons à notre disposition un nombre de pistes illimité. Malgré la complexification de notre travail, le délai est resté le même qu’avant. Un bruiteur se doit donc de travailler vite et bien (en moyenne 5 à 8 jours pour un long métrage). Nous sommes quand même plus nombreux maintenant. Il y a 10 ans environ, nous étions une petite dizaine de bruiteurs professionnels pour les longs-métrages. Aujourd’hui, nous sommes une trentaine. Nous sommes donc plus nombreux, mais avec un volume de travail qui diminue, car nous sommes confrontés aux Tax Shelter belges. Il devient plus intéressant pour les producteurs d’exporter une partie de la postproduction en Belgique et notamment les bruitages.  

Comme il n’y a pas de formation type pour devenir bruiteur, comment avez-vous fait pour roder vos techniques ?

C’est un métier qui relève de l’empirisme : on apprend en regardant et en faisant. Il y a toujours plusieurs techniques pour reproduire un son. Par exemple, pour les pas, nous marchons de façon circulaire en nous appuyant sur une canne, mais certains le font en marchant sur une jambe. Cela permet d’être plus vif au niveau des redémarrages et des arrêts, mais le bruit créé est moins naturel que lorsque nous marchons sur deux pieds, car on ne ressent pas forcément bien le poids du corps. Avec les deux pieds, il est plus difficile d’être synchrone et d’anticiper le prochain pas, mais on a la possibilité de marcher comme le comédien. Pour moi, le son est plus naturel ainsi. C’est un bruitage assez fatigant, imaginez quand nous faisons courir quelqu’un sur place !  

Est-ce que vous vous occupez de tous les bruits ?

Non, dans une scène il y a toujours un rapport de hiérarchie entre les différents éléments sonores. On s’attelle aussi à sélectionner ce qui est nécessaire et à bien mettre en valeur les bruits les plus importants.

 

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Publié le Samedi 11 mars 2017.
Shoreh Belfond
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