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Jérémie Duchier, Chef Décorateur de Chocolat

  • Chocolat Film Decor Paris Site

Dans le cadre du Salon des Lieux de Tournage, organisé par la Commission du Film d’Ile de France dont Paris Fait Son Cinéma est partenaire, nous avons eu le plaisir d’interviewer Jérémie Duchier, Chef Décorateur reconnu, notamment pour le film Chocolat de Roschdy Zem avec Omar Sy et James Thiérrée, tourné à Paris et dans le Val d’Oise. 

Bonjour Jérémie, merci de recevoir Paris Fait Son Cinéma. Pouvez-vous nous raconter comment vous êtes devenu Chef Décorateur de cinéma ?
Dessinateur depuis tout jeune, j’ai naturellement orienté mes études vers le dessin, le graphisme.
Diplômé de l’École des Arts Décoratifs de Paris, j’ai commencé ma carrière en travaillant sur des décors de théâtre. J’ai ensuite été très vite rattrapé par le cinéma qui m’a proposé des projets plus ambitieux et plus variés, gardant toujours cet appui premier du dessin dans mes recherches.

Pouvez-vous justement nous expliquer le cheminement entre l’idée d’un décor jusqu’à sa mise en oeuvre ?
Je commence d’abord en montant des planches sur lesquelles je regroupe des références de couleurs, d’ambiance, des photos, des tableaux, en puisant aussi dans le travail d’autres films proches tant sur l’époque demandée que dans le rendu photographique attendu, ou l'esprit des scènes. Ces références à d’autres films emblématiques permettent également au réalisateur, au chef opérateur ou même au costumier d’identifier concrètement en images mes propositions. 

catchat escalier chocolat film decor

Par exemple, pour Chocolat, nous avons commencé en regardant le travail fait sur La Môme, qui est pour moi une vraie réussite, car, même si ce ne sont pas les mêmes époques, la trame scénaristique et l’intention souhaitée sont similaires. Bien sûr après, notre travail se personnalise et s’ouvre à d’autres sources d’inspiration. 
Mais le raccourci en parlant d’un autre film en référence permet d’amorcer le projet.

Delvaux gradins chocolat film decor

 

Plus précisément, pour amorcer et mettre en place les décors d’un film en projet, expliquez-nous comment vous montez votre équipe déco, quels sont les postes clés et les rôles de chacun ?
Le chef décorateur a besoin du savoir faire et de l’expertise de trois personnes autonomes qui l’accompagnent tout au long de la vie du film, en le secondant entourées de leurs équipes.

Le premier de ces postes clés est tout d’abord l’Ensemblier : Son rôle est de s’occuper des meubles, des accessoires, des achats, des locations, c’est à dire de tout ce qui ne va être ni construit ni peint. Du téléphone en bakélite au fauteuil un peu usé en passant par une boite de gâteaux entamée visible dans une scène, l’ensemblier est celui qui va donner les touches de vie finales aux décors avec son choix d’objets. Plus généralement, l’ensemblier est aussi souvent le bras droit du Chef Décorateur, grâce à leur vue similaire du film. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que la plupart des Ensembliers sont des Chefs Décorateurs en devenir.

Le deuxième de ces postes clés est le Chef Constructeur : comme son nom l’indique, son rôle est de construire un décor imaginé par le chef décorateur. Il donne vie aux planches dessinées, appuyé par son équipe de menuisiers. Très inventif, il doit aussi souvent transformer provisoirement des structures existantes pour rendre les idées du Chef Déco réelles, aménager des espaces, restaurants ou encore des maisons en respectant le bâtiment qui lui est confié sans le détériorer.

Le troisième poste est celui du Chef Peintre : autre appui fondamental du chef décorateur. Il, traduit ses intentions en apportant la justesse des rapports colorés à l’écran. De l’aspect usé d’une peinture au neuf sur de l’ancien, le Chef Peintre est celui qui met tout le film en couleur.

Autour du Chef Déco, ces trois corps de métiers travaillent évidemment ensemble, à la chaine, le planning des uns influençant inévitablement celui des autres. Le respect des délais est primordial. Il en va aussi du budget du film à respecter.

D’ailleurs, en parlant de budget, comment intervient la production pour maîtriser ces dépenses et tenir l’enveloppe budgétaire ?
C’est le travail du 1er assistant décorateur,
il est le chef d’orchestre déco du tournage. Il a la responsabilité de la partition dans le temps de tous les métiers de l'équipe déco : les salaires, les achats, les locations, la logistique du matériel, des transports, … bref de tous les types de dépenses et ils sont nombreux ! 

Il est à la fois DRH et administrateur général. Toujours choisi par le chef décorateur, il est un pilier de l’organisation. Ses qualités de gestionnaire l’amènent régulièrement à devoir être ferme pour faire respecter son budget dont il rend constamment des comptes à la production, tout en comprenant les contraintes ou événements extérieurs à pallier ou contourner. Et aussi, voire d'abord, à défendre son équipe tout au long du projet.

Parlons maintenant du film Chocolat, et pour commencer des scènes en extérieur hors Paris : 
En travaillant les planches, j’avais en tête des décors de campagne bien précis, une vision idéale. Et nous l’avons trouvée à Theuville, petit village du Val D’oise dans le Vexin. L’équipe s’y est installée pour tous les décors campagnards ou censés être en Province. Ce lieu est incroyable, comme hors du temps. Tous les repères laissés par l’évolution du temps ici n’existent pas. Son implantation dans le Vexin, zone extrêmement protégée où même les fils électriques sont interdits à la vue, lui confère une atmosphère unique. Peu à peu délaissées par leurs habitants mais toujours d’aplomb, ses maisons et rues fantomatiques nous ont laissé le champ libre pour tourner à notre guise, quasiment comme sur un immense plateau de studio à ciel ouvert, sans avoir à se soucier des automobiles ou des passants.

Nous y sommes restés plusieurs mois, notamment durant l’hiver parfois rude !

cirque chocolat film décor

Et la reconstitution du cirque, comment cela s’est il passé ?
Comme il était impossible de trouver ou même fabriquer un cirque de l’époque de l’histoire du film, nous avons loué un chapiteau contemporain que nous avons totalement transformé en le rhabillant de coton. Nous avons également remplacé les cordages par du chanvre pour plus d’authenticité. Cette métamorphose a demandé cinq semaines de travail en atelier et sur place. 

Au delà du cirque, mon grand contentement est le campement de roulottes, chacune entièrement et minutieusement fabriquée à partir d’une carriole voire même de simples roues par les menuisiers, sans parler des peintres qui ont réussi à reproduire les couleurs vives originales un peu usées par les voyages.

Vous voulez dire que la roulotte où de nombreuses scènes avec Chocolat et Footit sont tournées, n’est pas un décor de studio ?
Non, pas du tout ! C’était même un pari fou : arriver à construire cette roulotte exiguë qui puisse également être accessible aux lourdes contraintes de la caméra, de sa machinerie. Un vrai casse-tête passionnant que nous avons résolu avec des trappes d’ouvertures multiples rendues invisibles à l’écran selon les prises de vue.

Je ne vous cache pas que le froid du Vexin nous a tout de même obligés parfois à abriter cette caravane sous le chapiteau afin de préserver les acteurs et techniciens des courants d’air. Une triche bien minime finalement… 

Parlons un peu maintenant des décors parisiens de Chocolat. Comment avez-vous rendu possible cette immersion dans le Paris du début du siècle dernier, crevant l’écran ?
Tourner à Paris est toujours une opportunité géniale mais également remplie de contraintes. La circulation, les repères visuels comme les panneaux de signalisation et une multitude de détails contemporains doivent absolument disparaître sous les caméras d’un film d’"époque". Comme il est déjà difficile de boucler une rue, nous ne pouvons pas choisir comme bon nous semble, en fonction de l’opportunité du lieu, de nous y installer. 

nouveau cirque decor film chocolat

Il est alors nécessaire de se concentrer sur un seul lieu et d’y placer le décor phare pour embarquer le spectateur dans l’histoire.

Pour Chocolat, le challenge était de reproduire le Nouveau Cirque qui était installé au 251 rue Saint Honoré, où Anne Hidalgo, Roschdy Zem et Omer Sy viennent d’ailleurs d’apposer une plaque, – c’est dire le standing de l'endroit à l’époque ! - donc reconstituer la façade d’un véritable Cirque parisien "en dur", version théâtre haut de gamme du chapiteau pour les parisiens bourgeois qui s’y rendaient.

chocolat film decor nouveau cirque
Toutes ces architectures originales ayant aujourd’hui disparu, sauf le magnifique Cirque d’Hiver mais trop complexe à tourner surtout pour servir la trame scénaristique, il me fallut alors travailler sur la reconstitution d’une façade à l’identique sur un bâtiment existant tout en m’assurant de la possibilité logistique d’y installer autour les équipes de tournages avec un recul suffisant pour les caméras.
Après de nombreuses recherches, nous avons choisi les extérieurs de la Mairie du 14ème que nous avons entièrement customisé pour le film. L’architecture est d’abord partie d’une planche dessinée comme d’habitude, avant d’être montée, avec l'appui des effets spéciaux effets spéciaux pour les détails impossibles à gommer l’écran.

Nouveau cirque chocolat decor film

Pour les scènes intérieures se déroulant à l'écran au Théâtre Antoine, j’ai choisi de le substituer au Théâtre du Conservatoire. Ce choix a été guidé à la fois par ses proportions qui permettent de filmer des scènes plus serrées demandant moins de figurants mais également parce que c’est l’un des seuls théâtres dont les sièges ont été refaits à l’ancienne alors que la majorité des autres salles les ont renouvelés . 

le théâtre Antoine chocolat film decor

Quel est le film, tourné à Paris, dont les décors vous ont le plus marqué ?
Chocolat, pour lequel nous nous sommes battus pour que le tournage reste à Paris ! Berlin nous ouvrait les bras, Bruxelles déroulait le tapis rouge. A l’époque, l’incitation à rester tourner ici grâce aux crédits d’impôts n’existait pas alors que les choses ont heureusement changées aujourd’hui. Mais au moment de Chocolat, la loi n’existait pas. En lisant le scénario, Chocolat c’est l’histoire de Paris.

Paris c’est ma ville, je l’arpente, mon cœur bat pour Paris. Evidemment je peux aller tourner l’histoire ailleurs, faire semblable, mais Paris me donne une energie irremplaçable. Pour moi c’était évident même si c’était difficile à Paris.

Chocolat, vous l’avez vu, que pensez-vous du résultat à l'écran de votre travail ?
Heureux. Le film est abouti, les espaces s'enchainent avec fluidité, le montage apporte une dynamique puissante, c'est une très belle aventure.

©Photos : Jérémie Duchier / Paris Fait Son Cinéma

Publié le Samedi 30 juillet 2016.
Beatrice Billon
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