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Anne Seibel, la plus hollywoodienne des chefs décoratrices

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Dans le cadre du Paris Image Trade Show, dont Paris Fait Son Cinéma est partenaire, nous avons eu le très grand bonheur d'interviewer Anne Seibel, chef décoratrice nommée aux Oscars pour le film Minuit à Paris de Woody Allen, mais qui a aussi travaillé pour de non moins célèbres réalisateurs tels que Steven Spielberg, Sofia Coppola ou encore Clint Eastwood! 

Comment vous est venue cette vocation ?

Je n’ai en réalité jamais eu l’idée de devenir chef décoratrice. Lorsque j’ai été nommée aux Oscars pour Midnight in Paris, une quarantaine de journalistes m’ont posé la même question. C’est la première fois que j’y ai réfléchi. Il est vrai que je n’avais initialement aucune raison particulière de faire ce métier : mes parents ne travaillaient pas dans le cinéma et je ne passais pas ma vie à regarder des films. En revanche, je me suis rendue compte que, malgré leurs professions scientifiques, ils étaient très créatifs et m’ont appris à bricoler, à coudre à faire la cuisine… Aussi, depuis mon plus jeune âge, nous organisions beaucoup de spectacles de marionnettes avec mes cousins. Je n’étais jamais sur le devant de la scène mais toujours à bricoler derrière. Puis, de fil en aiguille, nos représentations sont devenues une tradition dans le cadre familial : réunions, fêtes, mariages…

A votre échelle vous étiez donc déjà chef décoratrice !

En quelque sorte ! En rangeant mon grenier récemment, je me suis rendue compte qu’à l’époque je signais déjà les décors de mes spectacles de danse. Ils étaient bien sûr très naïfs. J’avais par exemple dessiné à la peinture une façade avec un petit bistrot. Je faisais également les accessoires. Malgré cela, je n’ai jamais perçu cette activité comme une vocation.

En terminale, mon cousin dont j’étais très proche a décidé de faire médecine après le bac et j’ai choisi de m’engager dans la même voie. Seulement, contrairement à lui, je n’ai pas obtenu mon bac cette année-là. J’ai donc redoublé avec une bande d’amis. Le père de l’un d’entre eux était architecte, c’est pourquoi ils ont décidé de venir à Paris étudier dans ce domaine et je les ai suivis. Ces études me correspondaient plutôt puisque je faisais des maquettes et continuais à vivre cette passion du bricolage. Ces études m’ont aussi permis d’apprendre le dessin, car il faut savoir que je ne suis pas née avec un crayon dans la main ! Depuis mes cinq ans je faisais aussi de la photographie avec mon père. Nous partions au lever du soleil pour prendre des clichés, nous avions notre labo photo dans le grenier. J’ai appris grâce à cette expérience à visualiser ce qu’était un cadre, une lumière. Nous nous amusions à faire des expériences chimiques pour voir ce que cela pouvait apporter aux images.

Bricolage, architecture, photographie… A quel moment vous familiarisez-vous avec les métiers du cinéma ?

Lorsque j’étais en troisième année d’architecture, le père d’une amie nous a proposé d’aller assister à un tournage. Je n’en avais jamais vu donc j’ai bien sûr accepté. En voyant toute l’équipe en train de bricoler j’ai eu un choc : c’était exactement ce que je voulais faire. Je suis allée voir plusieurs des techniciens pour leur demander si, avec mes études, je pouvais prétendre à travailler dans le même domaine. Ils m’ont dit que ma formation était parfaitement cohérente avec le travail d'un décorateur. Depuis ce jour, l’idée de devenir décoratrice de cinéma ne m’est plus sortie de la tête. J’ai tout de même passé mon diplôme d’architecture pour faire plaisir à mon père !

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Quel fut votre premier tournage ?

J’allais toujours travailler mes cours dans le même bistrot. Un jour, le patron vient me demander ce que je veux faire plus tard. Je lui ai spontanément répondu que je voulais faire des décors de cinéma. Il me présente immédiatement quelqu’un, qui travaillait dans le coin, et qui préparait des films. Après mon diplôme, j’ai alors eu pour mission de sillonner Paris, scénario sous le bras, pour l’apporter aux acteurs. Je faisais aussi les esquisses des décors que je dessinais à l’encre. C’était pour un film "Rouletabille" qui n’a malheureusement jamais été produit. Dans le bureau de production, j’ai fait la rencontre de l’écrivain Daniel Boulanger et du scénariste Raffy Shart qui m’ont mis le pied à l’étrier. J’ai ensuite décidé de prendre mon courage à deux mains et j’ai appelé les dix meilleurs décorateurs pour travailler avec eux. J’ai eu une réponse positive. J’ai donc fait tout un film en tant que stagiaire et, ensuite comme je savais dessiner, j'ai enchainé avec le film de Serge Gainsbourg, Stan The Flasher, comme assistante de Raoul Albert.

A l’époque, vous ne faisiez que des décors pour le cinéma ?

Non, j’ai également fait des décors pour une pub Vogue Sport. Ils étaient à base de tissu et j’avais fait venir mes copains d’architecture pour m’aider. A l’époque je marchais complètement à l’instinct, sans peur. Puis, Serge Douy qui travaillait dans le même studio m’a demandé si je parlais anglais, car il avait besoin d'assistants  pour compléter l’ équipe anglaise d’un tournage pendant cinq semaines à Paris. C’était payé 2500 francs par semaine ! J’ai dit oui, même si je ne maîtrisais pas tellement la langue de Shakespeare ! Alors que j’avais déjà accepté le poste, je lui ai demandé : « C’est pour quel film ? », et ce dernier m’ a répondu « James Bond ». J’ai dû me pincer pour y croire !

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A cette époque, vous sembliez ne pas vous intéresser de très près au cinéma, comment vous êtes vous constitué une culture dans ce domaine ?

Alors que j’étais étudiante, je travaillais le week end chez Kenzo pour gagner un peu ma vie, j’y ai rencontré l'équipe de Frédéric Mitterrand. Après leur avoir vendu une robe pour un anniversaire,  ils m'ont offert une carte illimitée pour aller à l’Olympic à Paris. C’était une aubaine pour une étudiante fauchée comme moi ! J’ai fait ma culture cinématographique grâce à ça. Aujourd’hui, je dois avouer que j’ai encore quelques lacunes, surtout en ce qui concerne le cinéma français actuel. Mes élèves de la Fémis, école très réputée dont je suis directrice du département décoration, sont souvent des connaisseurs de réalisateurs comme Arnaud Desplechin, Gaspard Noé ou encore Bruno Dumont que je ne connais pas suffisamment... Avec les James Bond, je me suis en effet totalement orientée vers le cinéma anglo-saxon. Je n'ai pratiquement fait que des films anglais, australiens ou américains, mis à part le film de   Richard T. Heffron, La Révolution Française.  Je suis rapidement devenue officiellement « l’assistante qui parle anglais », et cette réputation m’a précédée outre atlantique !

Vous avez aussi été ensemblière sur certains films, quelle est la nature de cette profession ?

Ensemblier, un poste qui n’est pas assez mis en valeur en France, alors qu’aux Etats-Unis, l'ensemblier reçoit aussi son Oscar avec le décorateur pour lequel il a travaillé.  Sur un tournage, il est chargé de l'agencement de la décoration d’intérieur : mobilier, tissus, papiers peints, mais aussi des objets les plus divers. Il est primordial que le chef décorateur s’entende bien avec son ensemblier et qu’ils aient les mêmes goûts ! 

Maintenant que vous êtes chef décoratrice, est-ce que c’est vous qui choisissez votre ensemblier ?

Bien sûr ! Et c’est très difficile. D’autant plus que je suis très exigeante puisque la première ensemblière avec laquelle j’ai travaillé  a été  Jille Azis ; je l'ai rencontrée sur James Bond et elle est devenue mon modèle pour ce métier. On a fait ensemble, Magic in the Moolight. Lorsqu’on est toutes les deux, on a à peine besoin de se parler pour se mettre d’accord. J’adore aussi beaucoup travailler avec Veronique Mellery , ensemble , nous avons fait Marie-Antoinette de Sofia Coppola , Sabine Delouvrier entre autres pour le Casanova de Jean Pierre Jeunet, et Christelle Maisonneuve,  avec qui j'ai fait Rosemary’ Baby et Befikre .Ce métier nécessite beaucoup de culture et de goût.

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Lorsque vous travaillez avec des talents aussi différents que Woody Allen, Clint Eastwood, Spielberg, comment parvenez-vous à adapter votre patte à ces grands réalisateurs ?

Lorsqu’on est chef décorateur sur un film, on a été choisi par le réalisateur lui-même, ce qui nous donne une certaine légitimité. On a alors accès au scénario qui devient la base de notre travail. On peut en discuter avec le réalisateur. Il ne faut pas oublier que ce dernier et le producteur imposent leurs contraintes. Avec Woody Allen par exemple, je savais qu’il ne fallait pas tourner en studio et je connaissais le budget qui m’était imparti. En revanche, il m’a simplement dit « Je fais un film sur quelqu’un qui a la nostalgie du passé », et j’ai eu carte blanche ! J’ai été touchée par cette confiance qui m’était accordée, cette grande liberté donne encore plus de responsabilité vis-à-vis du réalisateur. 

A ce stade du projet, vous travaillez toute seule ?

Non, heureusement ! Les recherches de décors se font avec le repéreur qui est lui aussi très important. On présente des lieux au réalisateur et, avec son accord, on utilise ce lieu pour créer les décors . Je fais des moodboards, des planches avec tous les éléments auxquels on a pensé pour le décor, références , couleurs, matières , tissus, mobilier, illustrées par un  dessin afin de rendre le projet plus concret. Il faut alors réfléchir avec le directeur de la photo pour qu’il y ait une harmonie entre nous.

Quel est le plus gros défi que vous ayez eu à relever dans votre carrière ?

Je pense que c’était sur le tournage de Midnight in Paris. Il nous fallait une scène à l’intérieur du Moulin Rouge alors que le lieu n’existe plus tel qu’il 

Je pense que c’était sur le tournage de Midnight in Paris. Il nous fallait une scène à l’intérieur du Moulin Rouge alors que le lieu n’existe plus tel qu’il était à l’origine. A l’époque c’était une grande salle avec un parquet central immense et des coursives mais tout cela a été détruit… Le seul endroit qu’on ait trouvé qui pouvait s’en rapprocher était la salle de spectacle La Cigale, dans laquelle nous avons recréé la salle de bal et comme il s’agit d’une salle de concert, nous avons fait les repérages pendant la répétition d’un groupe de rock !

 

Anne Seibel donnera une masterclass ouverte à tous le 27 janvier 2017 à 18h30 autour de son travail avec l'Inde lors de l'événement L'iIndustrie du Rêve dédiée cette année à ce pays. L'Industrie du Rêve est une manifestation du Paris Image Trade Show.

Retrouvez toutes les infos ICI

©Photos : Anne Seibel / Paris Fait Son Cinéma

 

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Publié le Vendredi 27 janvier 2017.
Shoreh Belfond
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