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Petits et grands scandales du Festival de Cannes

  • Festival De Cannes 73 La Grande Bouffe Scandale

Public outré, délibérations critiquées, Palmes dites "politiques"… Le Festival de Cannes offre un reflet des métamorphoses des moeurs et du contexte social français puis international. Et certains s’illustrent volontairement ou non au Palais contre l’opulence et la superficialité. 
Nous revenons ainsi sur quelques films qui ont créé le scandale à la Croisette, bien loin des sourires de façades.

Autre époque 

1960, la Palme d’or est décernée à La Dolce Vita de Fellini. Pour Le Canard Enchaîné, Michel Duran applaudit un témoignage sur "un monde pourri" : le film établit bel et bien un portrait des sociétés décadentes des années 50, résultat du traumatisme post Seconde Guerre mondiale et de l’embellie économique connue par l’Italie durant cette période. Ses protagonistes en deviennent vains, se cherchent dans les sorties tardives et arrosées. 
A travers ses nombreux personnages, La Dolce Vita décrit l’oisiveté bourgeoise, la prostitution, la sexualité libérée, le suicide, le journalisme au rabais, l’aveuglement lié à la religion… Tout ça en 1960, ça fait beaucoup, surtout en Italie où politique et chrétienté sont indissociables. Le journal L’Osservatore Romano appelle à la censure et il n’est pas le seul.

Condamné au Vatican, La Dolce Vita subit à Cannes des critiques qui feront sangloter madame Fellini. Cependant, le Festival joue le jeu et offre une "soirée orgie" avec bouteilles au fond d'une piscine en guise de décor au sein d'une magnifique propriété. Mastroianni, lui, semble incarner cette jeunesse décomplexée. Il fait trop froid dans l’eau de la fontaine de Trévi ? Une bouteille de vodka entière le réchauffe pour le tournage de la scène. 

Cannes 1968 Scandale Festival Truffaut

Le sommet de l’agitation cannoise a sans doute été atteint lors de l’année 68. Avant cela, le ministre André Malraux souhaitait éjecter Henri Langlois de son poste de directeur de la Cinémathèque française pour gestion chaotique. L’homme en est également le fondateur, et de nombreux cinéastes ( Kurosawa, Rossellini, Truffaut, Polanski, Godard…) s’opposent à son éviction. 
Ajoutons à cela les mouvements sociaux parisiens de mai, et voilà que la jeunesse du cinéma français y va de son coup de gueule : Truffaut dénonce le faste des "réceptions de nuit de monsieur Barclay", Godard le manque de films "qui montrent les problèmes étudiants et ouvriers". Dans cette rébellion contre le gaullisme, même Orson Welles, alors membre du jury de Cannes, leur apporte son soutien. 

Godard, Truffaut, Claude Berri et Louis Malle en tête occupent le Palais des Festivals et y créent une assemblée. Puis le 18 mai, tous empêchent la projection du film Peppermint Frappé avec l’aide de Carlos Saura, son propre réalisateur. Les cinéastes assistés par Jean-Pierre Léaud s’accrochent aux rideaux, le directeur intervient puis un pugilat éclate, distribution de paires de claques dans la salle. Godard traite ses opposants de cons et proteste : "Les films appartiennent à ceux qui les font, on a pas le droit de les projeter contre la volonté de leurs auteurs !".

Au grand dam de son directeur Robert Favre Le Bret, le festival est annulé précipitamment le 19 mai 1968. Drôle de 21ème édition, celle qui pour lui était synonyme de "sa majorité difficilement acquise". 

Millésime 1973

Cette année là, La Maman et La Putain de Jean Eustache et L’Histoire d’A. de Charles Belmont et Marielle Issartel divisent. Le premier déplaît aux conservateurs car ses personnages donnent l’air de bons à rien post 68, mais remporte un prix à Cannes. Le second est un documentaire à faible budget pro-avortement et contraception dont la diffusion sera condamnée par Maurice Druon, ministre des Affaires Culturelles et bien sûr auteur des Rois Maudits.
Désormais, ce film est considéré comme capital pour l’avancée de la loi Veil promulguée un peu plus tard, en 1975. Détracteurs 0 - Société 2.

Le grand scandale, c’est surtout La Grande Bouffe, "l’ignominie" de Marco Ferreri. La démonstration du trivial et du désespoir consumériste dérange à Cannes, c’est la cohue après la projection du 21 mai et on entend de tout dans les huées : "C’est une honte !", "Vous n’avez plus qu’à nous pisser dessus maintenant !". L’actrice Andréa Ferréol fait même fuir les clients dans les restaurants…
Michel Piccoli évoquait encore récemment des souvenirs de grande rigolade auprès de ses compagnons de tournage, désormais tous disparus. Pour lui, La Grande Bouffe est "un film d’amour, l’amour des gens, des hommes et de la femme " Noiret était un peu plus cynique à l’encontre de leurs détracteurs : "Nous tendions un miroir aux gens et ils n’ont pas aimé se voir dedans. C’est révélateur d’une grande connerie". Plus de 40 ans plus tard, La Grande Bouffe offre toujours ce reflet de vérité à ses spectateurs. 

Palme politique

En 1984, le réalisateur kurde Yilmaz Güney est enterré au Père Lachaise. Des milliers de personnes sont présentes ce jour là, pour entonner l’Internationale et des chants révolutionnaires. En 1982, le Festival de Cannes lui attribuait la Palme d’or pour son film Yol, la Permission ex-aequo avec Missing de Costa-Gavras.

Yilmaz Güney est une figure héroïque de la résistance kurde. Ce militant favorable à une Turquie démocratique a passé 12 ans de sa vie en prison, où il a écrit le scénario de Yol. Bien sûr, le film traite de victimes du régime. Depuis sa cellule, il en dirige le tournage grâce à une correspondance entretenue avec son assistant à qui il donnait ses directives.
Il y dénonce la situation de la Turquie des années 70-80, la qualifiant de "prison semi-ouverte" où "tous les citoyens sont des détenus " Durant cette période, le pays est sujet à beaucoup de problèmes : la Guerre Froide gronde, les partis politiques se radicalisent, c’est la guerre au Liban, de nombreux groupes révolutionnaires léninistes et maoïstes se forment, le Parti des travailleurs du Kurdistan se lance dans une guérilla désespérée et les coups d’Etat militaires se succèdent. Dès 1980, la démocratie recule terriblement et la Turquie est mise sous tutelle (violente) par les militaires. 

Alors voilà, Yilmaz Güney a consacré son existence à la dénonciation des injustices et de la violence. Il a réussi à s’évader et à rejoindre la France pour terminer le montage de Yol, interdit en Turquie pendant près de 15 ans. Une Palme qui a du sens.

Cordialement, 
le Vainqueur. 

Il paraît qu’adapter du Bernanos (auteur du Journal d’un Curé de Campagne, 1936), relève du génie. Maurice Pialat l’a fait avec Sous le Soleil de Satan en 87 et remporte la Palme d’or cette même année. Exigeant et difficile à saisir, Sous le Soleil de Satan montre les doutes d’un curé de province usé par sa foi. Même le tournage semble terrible pour ses acteurs qui connaissent la frustration morale : Depardieu est épuisé par son rôle, Sandrine Bonnaire frôle la syncope. 


Le véritable problème de ce Festival de Cannes, c’est son jury alors présidé par Yves Montand. Si celui-ci somnole devant le film de Pialat, il se montre catégorique quant à sa victoire et célèbre son aspect "nécessaire", comme "ceux de Godard et Resnais". Apparemment, c’est le film Les Yeux Noirs de Mikhalkov qui partait pourtant favori mais le russe Elem Klimov ne voulait absolument pas le voir remporter la palme, sous peine de planter le jury. 

Maurice Pialat reçoit sa récompense et ramasse quelques huées au passage. Pas plus d’une dizaine, mais suffisamment pour le mettre en rogne… Ce à quoi il répond par une célèbre sentence : "Je ne vais pas faillir à ma réputation: je suis surtout content ce soir pour tous les cris et les sifflets que vous m'adressez. Et si vous ne m'aimez pas, je peux vous dire que je ne vous aime pas non plus". Et paf. 

Plus tard il réalisera que les délibérations du jury au sujet de son film furent particulièrement houleuses, ce qui le poussera à conclure : "J’ai la Palme la plus merdique de l’histoire du cinéma, une Palme au rabais comme d’habitude". 

Tarantino Cannes Festival 1994 Pulp Fiction Fuck Copie

Moins râleur et plutôt potache, Tarantino bondit de son siège en 1994 à l’annonce de la Palme d’or décernée à son Pulp Fiction. Les démonstrations de joie entre lui, ses acteurs et son producteur Weinstein sont chaleureuses et le jeune homme monte sur la scène avec une grande décontraction. Le style Tarantino, nouveau et très américain, ne plaît pas à tous dans les murs de l’institution cannoise. On le juge même vulgaire…
A l’image de cette jeune femme présente dans l’Assemblée, outrée par la victoire de Pulp Fiction sur Soleil Trompeur de Mikhalkov, qui se permettra d’exprimer sa colère par un :  "C’est une daube ! Non mais quelle daube !" au milieu d’un silence post applaudissements. 

Qu’à cela ne tienne, Tarantino lui adresse un doigt d’honneur d’ado narquois. Son autre main tient la Palme. Le genre de spectacle qu’on ne voit plus depuis longtemps à Cannes…

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Publié le Mardi 17 mai 2016.
Marie Moussié
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