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Claude Lelouch : "Paris est un cinéma permanent"

  • Jean et Claude

Propos recueillis par Antoine Sire et Beatrice Billon

Claude Lelouch a reçu Paris Fait Son Cinéma pour parler de sa ville natale et de la manière dont elle l’a inspiré depuis ses débuts. Une rencontre donnée à quelques jours de la sortie de Un + Une, le film avec Jean Dujardin et Elsa Zylbersein où Lelouch régénère magistralement son art au contact de l’Inde. Si les rives du Gange sont géographiquement éloignées de la Seine, elles ne le sont pas autant qu’il n’y paraît sur le plan de l’émotion… 
 
Claude Lelouch, dès votre enfance, le cinéma et Paris ont été au cœur de votre vie ?

CinexJe suis un enfant du 10ème arrondissement : boulevard de Strasbourg et de Montmartre, rue des Martyrs. Mon père avait son atelier de fabrication de coussins rue Saint-Denis, à 200 mètres du boulevard de Strasbourg, où l’on trouvait quantité de cinémas : la Scala, L’Eldorado, le Cinex, le Paris-Ciné… Les salles des Grands Boulevards étaient toutes proches. Boulevard de Strasbourg se trouvait aussi, déjà, le Théâtre Antoine : comme je n’avais pas d’argent, je me faufilais à l’entracte et je ne voyais que la fin des pièces ! Au cinéma également, j’échappais aux contrôles de ticket en arrivant après le début et en m’éclipsant avant la fin. La vie est un peu comme ça : on arrive alors que le film est commencé depuis longtemps et il faudra repartir avant la fin. Il faut profiter des séquences qu’on vous propose. C’est de cette enfance que date mon goût pour le présent…

"Paris est un cinéma permanent"

Paris est un cinéma permanent. Tout petit j’ai compris que Paris allait être la ville de ma vie. Boulevard Bonne Nouvelle, il y a un trottoir inférieur et un trottoir supérieur, avec mes camarades d’école, nous nous en servions pour regarder sous les jupes des filles. Les dimanche, nous partions avec mes parents du Boulevard de Strasbourg pour aller jusqu’aux Champs-Elysées : nous traversions la "barrière des riches" pour profiter de la diversité de la ville. Quand on est né à Paris, on a constamment envie d’aller voir ailleurs si c’est mieux. Et j’ai fait le tour du monde pour voir s’il y avait mieux. Mais je suis comme cet alchimiste, qui finit par se rendre compte que ce qu’il cherchait se trouve en bas de chez lui. 

Vous n’avez pas tourné de film réellement consacré au Paris de votre enfance…

Manege itineraireNon, mais il est omniprésent. Et la plus belle vue de Paris, c’est celle qu’on voit depuis le Sacré Cœur : je l’ai mise dans plusieurs de mes films ! Jean-Pierre Jeunet a fait le film que je rêvais de faire sur Montmartre, mais il me reste le 10ème arrondissement, un quartier dont la mixité, le mélange de cultures est tout ce que j’aime. Paris est une ville pour les curieux, qui n’a jamais cessé de nourrir mon cinéma. Dès mon premier film, Le Propre de l’homme, j’ai filmé les Grands Boulevards. Et puis, C’était un rendez-vous, le court-métrage où je traverse Paris en 8 minutes, est une déclaration d’amour. Il y a dans ce film tout ce qu’il faut faire et… tout ce qu’il ne faut pas faire. Le vrai Parisien ne traverse jamais dans les clous !

"Paris est une source inépuisable de répliques autant qu’un magnifique décor"

Pour moi qui suis à la fois dialoguiste et metteur en scène, Paris est une source inépuisable de répliques autant qu’un magnifique décor. Le plus beau monument de Paris, ce sont les bistrots. Je ne prends pas mon petit déjeuner chez moi. J’ai besoin de prendre tous les jours la température parisienne en buvant mon café. Comme je suis très matinal, j’ai eu depuis toujours l’occasion parler aux femmes de ménages et aux éboueurs, qui savent tout de Paris. J’ai gagné mon premier argent aux Halles en déchargeant des camions la nuit. Il y avait aussi dans ce quartier les prostituées de la rue Saint-Denis. Elles interpellaient les passants et comme je ne connaissais pas leur métier, quand j’accompagnais mon père dans la rue, je croyais qu’il était un grand séducteur ! Elles faisaient partie de cet univers, le premier film que j’ai vu se dérouler devant mes yeux.

La guerre à Paris est très présente dans vos films. Et on retrouve la Libération dans Les uns et les autres, Toute une vie, Le bon et les méchants

Claude Lelouch TournageJ’ai assisté à la Libération de Paris sur les Champs-Elysées : c’est un des moments forts de ma vie. Ce qui est beau, c’est lorsque les parisiens sont dans la rue. Pendant l’occupation, ma mère me cachait dans les cinémas. J’ai vu les films français d’avant-guerre, la trilogie de Pagnol, des Renoir et des Duvivier, puis les films de l’occupation souvent formidables : les Carné, les Clouzot…

Et plus tard j’ai découvert les films d’Audiard : il n’en était que le dialoguiste, mais un film dialogué par Audiard, c’est un film d’Audiard ! Si Audiard fait parler le Paris populaire mieux que personne, Guitry monte le Paris mondain, Pagnol raconte le Midi : Ce sont ces trois cinéastes qui ont façonné la matière de mes films. 


Quelles les adresses du Parisien de toujours qu’est Claude Lelouch : cinémas, restaurants ?

Le Studio 28Mes cinémas préférés de Paris sont Le Balzac, où le patron vient présenter des films lui-même, et Le Cinéma des Cinéastes. Et puis il y a naturellement mon cinéma de quartier, Le Studio 28, célèbre pour ses lustres dessinés par Cocteau, où il m’arrive de descendre de chez moi en short pour voir des films ! Mais j’aime toutes les salles d’art et d’essai de Paris, qui se donnent beaucoup de mal par amour du cinéma.

"Je mange rarement chez moi, j’aime être dans la rue"

Je mange rarement chez moi, j’aime être dans la rue. Chez moi, à Montmartre, je vais à La Mascotte, rue des Abbesses, ou à Tentazioni, rue Tholozé. Rue Lepic, je fréquente Le Coq Rico, où l’on ne mange que du Poulet ! Mais j’adore aussi déjeuner au Club 13, avenue Hoche, le très bon restaurant situé au cœur de mes bureaux. Pour le shopping, je vais aux puces qui restent un endroit unique, et je déjeune à La Chope des Puces, mythique bistrot tenu par Marcel Campion, où se produisait jadis Django Reinhardt.

Un + Une, votre nouveau film, se déroule loin de Paris, quoique… 

Un Et UneElsa Zylberstein et Jean Dujardin ont passé ensemble un voyage en avion et m’ont parlé que de leur envie de faire un film avec moi. J’avais très envie de tourner avec chacun d’eux, mais je ne voyais pas ce qui pourrait les réunir. Je voulais faire un film mêlant le rationnel et l’irrationnel. Or, depuis toujours tout le monde me disait que l’Inde était le pays de l’irrationnel et que j’adorerais. J’ai découvert que c’est aussi le pays de l’Amour ! J’ai donc décidé de faire le portrait de deux Français en Inde, comme j’avais fait le portrait de deux Français en Amérique avec Un homme qui me plait. Ce que j’aime en Inde, c’est que les tricheurs et les braves gens sont sur un pied d’égalité. C’est un pays où l’acceptation du bonheur et du malheur est tel, que la jalousie n’existe pas. Et puis rien n’est perdu, tout est recyclé : c’est le royaume de la démerde, comme à Paris ! 

 

Retrouvailles
AntoineSi Claude Lelouch a accueilli notre demande d’interview avec autant d’enthousiasme, c’est parce qu’Antoine Sire, le "Monsieur Classiques" de Paris Fait Son Cinéma, connaît le réalisateur depuis cinquante ans. Il joua en 1966 le fils de Jean-Louis Trintignant dans Un homme et Une femme, puis reprit son rôle en 1986 dans Un homme et une femme vingt ans déjà. Il n’est jamais devenu acteur, mais la passion contractée grâce à Lelouch et à son père, l’homme de radio et scénariste Gérard Sire, a fait de lui sur le tard un historien du cinéma. C’est cette passion qui l’a conduit à s’engager dans l’aventure de notre site. C’est donc à une interview chargée d’une émotion très particulière que j’ai eu le plaisir de participer. 
Beatrice Billon

 
 
Publié le Samedi 7 novembre 2015.
Beatrice Billon
un une, Rencontre, interview, Cinéma, Paris, Claude Lelouch
Le film
Affiche Un Une

UN + UNE

de Claude Lelouch

2015

Avec : Elsa Zylberstein, Jean Dujardin, Christophe Lambert, Alice Pol, Rahul Vohra,

Scénariste : Claude Lelouch, Valérie Perrin

Producteur : Samuel Hadida, Victor Hadida, Marc Dujardin, Claude Lelouch

Distribution : Metropolitan FilmExport

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